Ajouter ce site dans vos favoris -  Flux RSS - Mentions Légales

- Login

Informations sur la page

Dernière modification :
21 avril 2013
Imprimer cette page

Approche sociologique : Migration et interculturalité

Approche sociologique. Laurent Muller : Maître de conférences en sociologie

1. Le but du cours : partie sociologique

Concernant la partie sociologique de ce cours, elle a pour objet, à partir d’un triple contexte social (Méditerranée, France, Alsace) de réfléchir à la complexité des rapports actuels entre parents et enfants au sein de familles maghrébines installées depuis plusieurs générations en France. La première ‘contextualisation’ est associée aux différentes formes de mobilité d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Cette première partie consiste à définir différentes formes de la mobilité humaine en termes de : diaspora, noria et migrations pendulaires ainsi que de territoires circulatoires… La seconde ‘contextualisation’ met en perspective plusieurs étapes clefs de l’immigration en France du XIXème siècle jusqu’à nos jours. A ce sujet, il s’agit de revenir en particulier sur l’histoire commune entre la France et l’Afrique du Nord. La troisième ‘contextualisation’ concerne la région Alsace et plus précisément Strasbourg. Un premier point consiste à décrire différents sous-groupes de populations issus de l’immigration dans la région : touristes, consuls et membres des institutions européennes, étudiants étrangers, responsables d’associations étrangères… Enfin, et sous la forme d’une conclusion générale, le second point abordé concerne les résultats d’enquête d’une étude qualitative réalisée auprès d’une vingtaine de Strasbourgeoises d’origine maghrébine au sujet des principes éducatifs (culturels et cultuels…) transmis à leurs enfants.

2. Plan du détaillé du cours

Séance n°1 (sociologie)
— Introduction (n°1)
— D’une rive à l’autre de la Méditerranée
- a. Migrations, cultures et diasporas
- b. Noria et migrations pendulaires
- c. Migrations et territoires circulatoires

Problématique du cours et hypothèses de départ

Séance n°2 (sociologie)
— Introduction (n°2)
— Approche socio-historique de l’immigration en France
- a. La France et ses immigrés coloniaux
- b. Une immigration de travail puis de peuplement
- c. Un pays ‘pluri-ethnique’ qui s’ignore

La Première génération d’Algériens en France
- a. La structuration familiale traditionnelle
- b. Trois principaux facteurs du changement
—  L’exode rural
—  Le départ vers la métropole
—  Entraide et regroupement familial

Séance n°3 (sociologie)
— Introduction (n°3)
— Les apports de la population étrangère en Alsace
- a. Touristes, consuls et étudiants étrangers
- b. Commerçants étrangers
- c. La diversité du tissu associatif étranger

La Seconde génération (Les enfants issus de l’immigration maghrébine) a. Remise en cause de l’autorité parentale b. Le père et la mère c. Les aînés et les cadets

Conclusion générale du cours de Laurent Muller

3. La manière dont le cours se passe

Les trois séances consacrées à l’approche sociologique de ces questions relatives à la migration et à l’interculturalité s’organisent autour de quatre types de transmission d’informations par :
— La distribution d’une fiche de synthèse à chacune des séances.
— La présentation d’un cours ponctué par la dictée de certains des paragraphes les plus importants.
— L’enseignant propose également des commentaires personnels au sujet des principaux ouvrages conseillés pour vos révisions (cf. Bibliographie).
— Enfin, parmi les différentes recommandations en terme de culture générale, l’enseignant suggère également la lecture d’autres livres et romans ainsi que le visionnage de films tels que par exemple : le film de Elia Kazan, América América, le roman de Albert Camus L’étranger ou encore le livre de Fernand Braudel intitulé La Méditerranée…

4. Bibliographie conseillée

1. Pierre Bourdieu, La sociologie de l’Algérie, PUF, Paris, 1980. 2. Gérard Noiriel, Le creuset Français, Seuil, Paris, 1988. 3. Andréa Réa et Maryse Tripier, Sociologie de l’immigration, La découverte, Paris, 2003. 4. Abdelmalek Sayad, « Les trois âges de l’immigration algérienne en France », in La double absence, Seuil, Paris, 1999.

5. Conseils pour bien assimiler le cours

Il est important d’être assidu à l’ensemble des séances. Il est également constructif de lire à chaque fois les fiches de synthèse distribuées afin de pouvoir poser des questions complémentaires à l’enseignant lors de la séance suivante. Il est enfin recommandé de compléter vos connaissances concernant les principales étapes de l’histoire de l’immigration en France à partir de la lecture du livre de Gérard Noiriel (présenté ci-dessus).

6. Exemple de sujet d’examen

Quels sont les principaux facteurs historiques et sociaux à l’origine de la complète transformation, à partir de la moitié du XXème siècle, de la structure familiale traditionnelle des personnes d’origine maghrébine installées en France ?

7. Cours : Première partie

D’une rive à l’autre de la Méditerranée

Véritable ode à la Méditerranée, L’Odysée d’Homère retrace le long et périlleux voyage maritime d’Ulysse. De Troie à l’île de Calypso, du pays des cyclopes aux îles des sirènes, Ulysse et ses marins affrontent tous les dangers imposés par les dieux. Durant leur périple, c’est par la ruse qu’ils évitent la mort dans la grotte du monstrueux cyclope, échappent aux Lestrygons cannibales avant de déjouer le piège des philtres de Circé la magicienne… Mais durant ce voyage, le marin intrépide goûte également au plaisir de l’hospitalité qui lui est plusieurs fois offerte. Pour les Grecs en effet, « l’étranger et le mendiant sont d’origine divine, ils sont peut-être même des dieux déguisés. C’est pour cette raison qu’Ulysse sera bien accueilli dans l’île des Phéaciens comme plus tard à Ithaque [sa mère patrie]. De même l’hospitalité porte en elle sa propre récompense : bien accueillir un étranger est signe de noblesse. La jeune Nausicaa, fille du roi Alcinoos, a été la seule à ne pas fuir devant Ulysse ; elle est aussi la seule, peut-être, à ressentir combien il peut être agréable d’offrir ce que l’on a aux plus démunis, sans les connaître et sans leur demander de comptes » . En Méditerranée, nous apprend Homère en substance, si on affronte des dangers, on reçoit aussi l’étranger parce qu’à tout être humain on doit procurer le vivre et le couvert.

De manière très complémentaire à celle d’Homère, la ‘Méditerranée’ de Braudel est une recombinaison de fragments de sciences sociales, d’histoire et de géographie en particulier . En effet, de manière bien plus contemporaine et réaliste, le grand historien Fernand Braudel nous rappelle, dans son livre intitulée La Méditerranée, que c’est le plus souvent pour des raisons de survie que des générations d’hommes et de femmes ont été amenés tout au long de l’histoire à se déplacer sur son pourtour. « Les montagnes régulièrement trop peuplées où, dans des conditions plus saines qu’ailleurs, l’homme poussait de façon drue, ont toujours été des ruches à essaimages répétés. Les gens du Frioul, les Furlani, allaient à Venise, pour y accomplir toutes les basses besognes. Les Albanais se mettaient au service de tout un chacun et surtout du Turc. Les Bergamasques, dont chacun se moquait, parcouraient l’Italie entière en quête de travail et de profits. Les Pyrénéens peuplaient l’Espagne et les villes du Portugal. Les Corses devenaient soldats au service de la France ou de Gênes… Bref, tous les pays d’en haut fournissaient une foule de mercenaires, de domestiques, de colporteurs, d’artisans itinérants… » . Puis, si la misère des campagnes comme des villes demeure encore trop insupportable, certains venant de Grèce, d’Albanie ou de Sicile tentent leur chance plus loin en Amérique…

Aujourd’hui encore et plus que jamais, d’Est en Ouest et du Sud vers le Nord, la mer Méditerranée demeure un incroyable lieu de mobilité autant pour les hommes que pour les marchandises. Du côté du détroit des Dardanelles ce sont près de 47 000 cargos qui passent chaque année chargés de gaz et de pétrole brut. En Tunisie, du côté de l’île de Djerba, chaque été, des dizaines de milliers de touristes européens s’installent pour quelques jours dans des hôtels-immeubles blanchis à la chaux pour bronzer et se faire prendre en photo à côté « de rares dromadaires endimanchés » . En mer, des bateaux-usines japonais raflent à grand prix le thon rouge, aussitôt congelé, avant qu’il ne finisse en sushis à Tokyo. Plus haut vers la Sicile, des émigrants clandestins, navigateurs égarés partis d’Afrique tentent la traversée le plus souvent au péril de leur vie. Au large de l’île de Lampedusa, marchepied des clandestins vers l’Italie, la police ne cesse d’intercepter de nouveaux candidats à l’immigration, etc. Cette mobilité croissante et multiforme impose aux chercheurs que nous sommes d’adopter de nouvelles formes d’investigation et sans doute de devoir trouver de nouveaux concepts afin de mieux décrire cette réalité plurielle de migrants installés dans une situation d’entre-deux rives.

I. Migrations, cultures et diaspora

Parmi les peuples levantins, les Arméniens tiennent une place à part en matière de migration et de déplacement sur le pourtour de la Méditerranée comme en Europe. Dès le XVIIème siècle, comme le souligne encore Fernand Braudel, des Arméniens sont devenus les marchands favoris des shahs d’Iran puis conquièrent, à partir d’Ispahan, une place de choix dans l’Inde, la Turquie, la Moscovie… Mais ils sont également présents en Europe sur les grandes places de Venise, de Marseille, de Leipzig ou d’Amsterdam… . A cette longue tradition ‘diasporique’ organisée autour de riches commerçants et d’une élite intellectuelle va s’ajouter une émigration beaucoup plus massive à partir de la seconde décennie du XXème siècle en raison de l’oppression subie par la minorité arménienne au sein de l’Empire ottoman. Dès lors, selon Martine Hovanessian, des colonies d’élites, nous passons alors à une diaspora de réfugiés en majorité d’origine rurale . Les populations survivantes aux massacres de 1894-1895 puis de 1915-1916 perpétrés par les Turcs, apatrides et démunies, cherchent refuge dans divers pays de la Méditerranée, avant de constituer des communautés soudées et solidaires, principalement en Syrie, en Iran, au Liban et en France, puis dans une seconde étape, aux Etats-Unis…

Selon le géographe et sociologue Stéphane de Tapia : « à l’origine, le terme ‘diaspora’ (‘dispersion’ en grec) s’applique historiquement à la dispersion des Juifs d’Israël, punis par les Romains pour leur résistance acharnée et le danger potentiel de leur vision religieuse monothéiste… Il a ensuite été appliqué par analogie à d’autres populations dispersées par des cataclysmes politiques (Arméniens, Palestiniens…) pour qui la référence au territoire semble sinon mythique, du moins tout aussi problématique… » . Cependant, tout en touchant des populations très différentes, il semble néanmoins possible de dégager dans cette situation de diaspora un certain nombre d’étapes identiques de la reconstruction en devenir de ces peuples malmenés par l’histoire. En premier lieu, « les comportements de repli sur soi sont uniquement l’expression de contraintes sociales où les sujets, dans la coupure, la dissociation des mondes, l’éloignement, tentent de renouer avec le vivant » . Puis, dans un second temps, cette culture de l’exil comporte, d’une génération à l’autre, « la transmission des ‘modes de faire’ dans les relations avec les populations de la société d’installation : il s’agit pour les membres de la diaspora de se faire accepter de la majorité, d’échanger avec elle dans l’ordre économique et jusqu’à un certain point, social, de participer à la société d’installation tout en perpétuant l’identité et la solidarité du peuple dispersé » .

Enfin, selon Mmes Dominique Schnapper et Chantal Bordes-Benayoun, c’est une véritable culture de diaspora qui se constitue pour ces populations exilées par « les écoles où se transmet la langue du peuple, les Eglises qui organisent la vie collective, les bals de jeunes où se nouent les mariages entre soi, les rencontres organisées autour de souvenirs communs, les fêtes religieuses et politiques qui réunissent les membres du peuple malgré la distance, le système d’entraide économique et spirituelle qui unit les établissements riches aux établissements pauvres, les plus cultivés ou les plus religieux aux moins cultivés ou moins religieux, ont également pour objet d’assurer la pérennité du peuple » . Il s’agit, en d’autres termes, d’une culture de l’entre-deux dans laquelle « … l’ensemble des valeurs, des codes et des savoirs accumulés par les peuples dispersés sont transmis de génération en génération, pour maintenir l’existence ou, au moins, l’imaginaire d’un peuple unique. Ainsi permet-elle que les membres de ce peuple restent solidaires les uns des autres. C’est la raison pour laquelle on trouve des traits communs à toutes les diasporas : institutions spécifiques, discrétion, mode de gestion. Cette culture implique en effet d’entretenir des institutions qui tendent à contrôler les comportements quotidiens et à organiser la solidarité par-delà les frontières nationales » .

II. Noria et migration pendulaire

Parallèlement à ce type de situations diasporiques , les deux rives nord/sud de la Méditerranée ont également connu bien d’autres formes évolutives de processus migratoires. En effet, consécutivement à près de 130 ans de présence française en Afrique du Nord, sous la forme de protectorats au Maroc et en Tunisie et de colonie en Algérie, les flux migratoires entre la France et l’Algérie en particulier occupent encore aujourd’hui une place non négligeable au sein de l’ensemble des mobilités de populations appartenant au pourtour de la Méditerranée. C’est en tout cas ce que souligne, ici, Laurent Muller dans la deuxième et troisième partie de ce cours. Ce cours est en grande partie rédigé à partir des travaux du sociologue Abdelmalek Sayad et en particulier de son célèbre texte les Trois âges de l’émigration algérienne en France . Sayad y décrit l’épreuve évolutive de tous ces ‘émigrés’-‘immigrés’ algériens qui expérimentent collectivement un phénomène de noria, de migration pendulaire d’un bord à l’autre de la Méditerranée. Il y présente le sort de tous ces hommes seuls qui vivent en fait une situation de double absence, en n’étant pas encore d’ici ni plus tout-à-fait de là-bas. Arrivés en métropole, ils sont, en plus de leurs allers retours incessants, tout autant partagés entre les principes recteurs d’un habitus primaire, agraire et collectif, bref traditionnel et l’expérience secondaire d’un individualisme moderne acquis en terre d’immigration.

Cette immigration alternée à l’instar des ‘oiseaux migrateurs’ se déroule du début du XXe siècle jusqu’à la crise pétrolière de 1973, avec pour toile de fond le douloureux processus de la décolonisation de l’Algérie. Une guerre de huit ans qui sera également à l’origine d’un autre mouvement migratoire de près d’un million de Pieds-Noirs et de quelques 70 000 harkis et leurs familles vers la France. Des supplétifs de l’armée française qui auraient été, selon Dominique Schnapper, « divisés entre une élite francisée, plus ou moins embourgeoisée et une population rurale pauvre, souvent analphabète, marquée par le malheur et l’expérience de la guerre, dans laquelle les atrocités répondaient aux atrocités, les Français musulmans ont accepté l’idée qu’ils avaient été des traîtres » . Après leur arrivé en France en 1962, si une partie de ces Français musulmans rapatriés se réengagent alors que d’autres trouvent du travail dans un des bassins d’emploi du Nord, de l’Est ou de la région parisienne, d’autres encore vont séjourner avec leurs familles dans des camps à Rivesaltes, Saint-Laurent des Arbres, Bias... jusqu’en 1975 . Des camps qui, pour nombre d’entre eux, ont une histoire significative puisqu’ils ont été ‘recyclés’, selon Freddy Raphaël , en fonction des besoins des régimes en place. C’est ainsi que Rivesaltes a servi successivement à enfermer les Républicains espagnols, les Juifs avant qu’ils ne soient regroupés à Drancy, et à recueillir des familles de harkis .

A l’heure actuelle, cette politique des camps est à nouveau officialisée depuis 2003 par un programme d’externalisation de l’asile. Cette politique des camps ‘protégerait’ les pays de l’Union européenne de ‘l’envahissement migratoire’. Elle consiste à renvoyer puis concentrer les exilés qui s’en approchent dans des camps créés, directement ou indirectement, par elle ou l’un de ses Etats membres. Dans ce contexte protectionniste « les types de camps se diversifient aussi fortement à la périphérie de l’Europe qu’en son sein : centres de rétention, anciens camps de prisonniers ou prisons reconvertis dans la lutte antimigratoire, camps informels en forêt ou en zone saharienne sous surveillance humanitaire, centres d’accueil administratifs, à caractère social et aux fonctions sécuritaires, nouveaux camps fermés à gestion militaro-humanitaire » répartis de part et d’autre de la Méditerranée et notamment de la Libye jusqu’au Maroc . Ainsi, quoi qu’il fasse, le Maghreb se trouve aujourd’hui sous tension entre l’intérêt de ses ressortissants qui migrent vers l’Europe et ceux des Africains qui transitent par ces territoires ; tension également entre l’intérêt de ses relations culturelles et diplomatiques avec les autres pays d’Afrique et ses intérêts économiques et politiques avec l’Europe.

III. Migration et territoires circulatoires

En 1926, le grand reporter Albert Londres signe une nouvelle série d’articles de presse consacrée à la ville de Marseille. A l’époque, en arrivant dans la citée phocéenne, dans le but de décrire la diversité des populations qui y vivent, le journaliste, ne connaissant pas le blason de la ville, l’imagine volontiers comme pouvant représenter une porte, grande ouverte « sur un champ d’azur », à l’image « d’une porte monumentale, où passeraient, flux et reflux, les cent visages du reste du monde » . D’emblée, Londres nous précise qu’il y a les sédentaires de Marseille et puis le flot des nomades qui va de la gare au port ou du port à la gare. « Ce jour, on embarquait de la jeunesse en uniforme pour le Maroc et autre Syrie. C’étaient les émigrants de toutes les langues, hagards sous le soleil, les Anglais pour qui Marseille n’est qu’un pont reliant Londres à Bombay. (…) Et les Grecs ? Les Grecs sont les hauts barons marseillais. Il en est qui vous vendent des amandes grillées ; cela ne les empêche pas d’être des financiers… » . Et puis, il y a tous ces dockers qui ont de la poussière du monde entier dans les cheveux… Soixante ans plus tard, et un peu à la manière et dans l’esprit du grand journaliste, le sociologue Alain Tarrius étudie, lui aussi, et avec tout autant de minutie, ce quartier de Belsunce situé à mi-distance entre la gare St. Charles et le vieux Port .

Belsunce est encore aujourd’hui, d’abord et avant tout, un lieu de passage qui accueille de longue date des entrepreneurs étrangers : Italien maçon, Arménien chausseur, Juif tailleur… avant que ne s’installent à leur côtés, à partir des années 1960 et 70, de nombreux commerçants maghrébins qui ont été rejoints à leur tour par de nouvelles populations d’origine subsaharienne… « Car une des autres caractéristiques essentielles de Belsunce est d’être devenu, dans une grande partie de ses rues, un territoire de pleine légitimité et de haute mémoire des entrepreneurs maghrébins, un lieu de l’accueil des sept cent mille Maghrébins qui chaque année viennent effectuer en deux ou trois jours des achats, et des quatre cent mille ‘immigrés d’Europe’ qui passent par là avant de ‘rentrer au pays’ » . En d’autres termes, il s’agit là d’un ‘microscopique’ carrefour de réseaux commerciaux maghrébins en Europe que Alain Tarrius définit par le concept de ‘territoire circulatoire’ en ce que ce quartier de Marseille est incessamment « parcouru par des populations dont les différences ethniques ne font plus sens ; par la présentation de trajectoires exemplaires où l’apprentissage des compétences à aborder des univers de normes ne se présente plus selon la vieille problématique d’une marginalité qui signale l’être ‘pas encore d’ici et plus tout à fait de là-bas’, mais bien selon une nouvelle acception désignant celui capable d’imposer la convenance de ses allers-retours, de ses entrées-sorties, entre mondes désignés comme différents » .

En tout cas, plus bas vers le sud, entre le Maroc et l’Espagne, au niveau du détroit de Gibraltar, moins de 15 kilomètres séparent l’Europe de l’Afrique, et le différentiel du niveau de vie des rives Nord et Sud de la Méditerranée n’a pas d’équivalent entre deux autres régions contiguës de la planète. C’est pourquoi, après une trentaine d’années de tâtonnements, l’Union européenne et douze pays méditerranéens avaient décidé, en novembre 1995 à Barcelone, de créer un partenariat pour compenser ces hiatus, source de désespérance. Treize ans plus tard, le 13 juillet 2008 à Paris, quarante-trois chefs d’Etats d’Europe et de pays de la Méditerranée ont accepté le principe d’une Union Pour la Méditerranée (U.P.M.). Devenue au final « Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée », ce projet donne naissance à une Union regroupant quelque 765 millions de personnes. Concrètement, l’UPM veut ‘traduire’ ses objectifs en ‘projets régionaux concrets’ prioritaires tels que : la dépollution de la Méditerranée ; la construction d’autoroutes terrestres et maritimes entre les deux rives (par une intensification de la circulation maritime entre Alexandrie et Tanger par exemple) ; le renforcement de la protection civile, d’autant plus importante que le bassin méditerranéen est exposé à un risque grandissant de catastrophes naturelles, lié au réchauffement climatique ; le plan scolaire méditerranéen ; le développement d’une université ‘euroméditerranéenne’, etc.

En résumé, parmi les principaux détracteurs à la constitution de cette Union Pour la Méditerranée citons notamment le président sénégalais Abdoulaye Wade pour lequel « l’UPM est une opération visant à amputer le continent de sa partie nord » . D’autres redoutent que cette nouvelle ‘Union’ puisse limiter davantage l’accès de nouvelles populations aux portes de l’Europe. Ils craignent que les pays européens ne se servent encore un peu plus de leurs voisins de la berge sud pour contenir l’immigration subsaharienne, comme si la communauté voulait externaliser ses frontières. D’autres encore n’y voient qu’une coquille vide, un traité de plus sans lendemain… D’autres enfin pensent que ce projet ne serait qu’un moyen d’offrir un lot de consolation à la Turquie, dont certains ne veulent pas dans l’Union européenne tout en ne parvenant pas à aider aux règlements des crises (Israël-Palestine, Liban, Chypre…). En tout cas avec l’été, les arrivées par mer d’immigrants clandestins, profitant de conditions favorables, se sont à nouveau accélérées, en 2008, sur les rives méditerranéennes les plus exposées de l’Europe. La semaine du 5 août, la Garde des finances avait communiqué que 3000 clandestins étaient arrivés à Lampedusa pour la seule semaine de fin juillet - début août, à bord de pas moins de 290 embarcations. Selon Médecins sans frontières, 380 clandestins ont péri dans la traversée .

1. LEJAULT, L’Odyssée. Homère, Bertrand-Lacoste, p. 78. 2. M. DORGAN et R. PAHNE, « Hybridadion : la recombinaison de fragments de sciences », in L’innovation dans les sciences sociales, Paris, PUF, 1991, p.88. De la spécialisation à la fragmentation et à l’hybridation 3. F. BRAUDEL, La Méditerranée. L’espace et l’histoire, Champs, Flammarion, 1985. 4. F. BRAUDEL, La Méditerranée. L’espace et l’histoire, Champs, Flammarion, 1985, pp.31-32 5. Le nouvel Obs. P.22 6. Le nouvel Obs. P.25 7. F. BRAUDEL, op. cit., p.33. 8. Martine HOVANESSIAN, Les Arméniens et leurs territoires, Paris, Autrement, 1995, pp.31-33. 9. Stéphane de TAPIA, Migrations et diasporas turques. Circulation migratoire et continuité territoriale (1957-2004), Paris, Institut Français d’Etudes Anatoliennes, Maisonneuve & Larose, 2005, p. 11. 10. Martine HOVANESSIAN, Les Arméniens et leurs territoires, Paris, Autrement, 1995, pp.31-33. 11. Chantal BORDES-BENAYOUN et Dominique SCHNAPPER, Les mots de la Diasporas, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, pp.33-34. 12. Chantal BORDES-BENAYOUN et Dominique SCHNAPPER, Les mots de la Diasporas, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, pp.33-34. 13. Revue Diasora……… 14. Abdelmalel SAYAD, « Les trois ‘âges’ de l’émigration algérienne en France », Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, n°15, pp.59-81. 15. Dominique SCHNAPPER, « Préface », in Mohand HAMOUMOU, Et ils sont devenus harkis, Fayard, Paris, 1993, p.9. 16. Laurent MULLER, « Enfants d’immigrés, enfants de harkis », in Confluences Méditerranée, Paris, L’Harmattan, n°34 – Eté 2000, pp. 141-151. 17. Freddy RAPHAEL, « Préface », in Laurent MULLER, Le silence des Harkis, Paris, L’Harmattan, 1999, p.7. 18. Marc BERNARDOT, Camps d’étranger, Paris, Terra, 2008. 19. Jérôme VALLUY, « Algérie, Libye, Maroc : des camps européens au Maghreb », in Olivier LE COURT GRANDMAISON, Le retour des camps ? Sangatte, Lampedusa, Guantanamo…, Paris, Autrement, 2007. 20. Albert LONDRES, Marseille, porte du Sud, Paris, Le serpent à plume, 2000, p.20. 21. Albert LONDRES, op. cit. p. 22. Alain TARRIUS et Lamia MISSAOUI, Du commerce communautaire aux réseaux mondiaux des économies souterraines : Initiatives d’immigrés et d’entrepreneurs maghrébins à partir du quartier Belsunce à Marseille. Centre national de la recherche scientifique, PIR-VILLES, Université de Toulouse Le Mirail, 1984. 24. Idem, p.17. 25. Alain TARRIUS, Les nouveaux cosmopolites. Mobilités, identités, territoires, Paris, Edition de l’Aube, p.8 « Le 14 mars 2008, le Conseil européen a approuvé le principe d’une Union pour la Méditerranée (UPM) qui englobera les 27 Etats membres de l’Union européenne et tous les Etats riverains de la Méditerranée non membres de l’UE qui souhaiteront y adhérer. Ce qui donne 44 pays et territoires, ainsi répartis : 22 pays riverains de la Méditerranée (dont 8 appartenant à l’UE, 2 sont candidats à l’UE et 12 non UE) et 22 pays non riverains, dont 20 en Europe, 1 en Afrique (La Mauritanie) et 1 au Moyen-Orient (la Jordanie) », in Jeune Afrique, op. cit. 26. Cherif OUAZANI, « Une menace pour l’Afrique ? », in Jeune Afrique. Hebdomadaire international indépendant, n°2478, du 6 au 12 juillet 2008, p.27. 27. Henri de BRESSON avec Salvatore ALOÏSE et Didier KUNZ, « L’été favorise l’afflux par la mer de clandestins au sud de l’Europe », in Le Monde, du 14 août 2008.

Mots clés